Spiritains en Algérie : pour une Église de la rencontre et du service

Spiritains en Algérie : pour une Église de la rencontre et du service

Ils sont cinq, venus du Cameroun, du Nigeria et de France, à vivre la mission spiritaine dans le diocèse d’Oran, au nord-ouest de l’Algérie. Le P. Jean-Marc Bertrand, C.S.Sp., nous donne des nouvelles d’une présence discrète mais active en terre d’islam : accueil, éducation, accompagnement des étudiants et des détenus, dialogue de vie avec les musulmans.

Cinq spiritains dans le diocèse d’Oran

Nous sommes cinq spiritains en Algérie, dans le diocèse d’Oran, au nord-ouest du pays, l’un des quatre diocèses d’Algérie.

Cyrille Hervé Akamba, confrère camerounais arrivé début 2026, et Henry Chimezie Osuji, confrère nigérian arrivé il y a dix ans en Algérie : voilà les deux confrères arrivés après la fin de leur formation initiale. Puis trois confrères français : Michel Crestin, arrivé il y a onze ans après ses années d’apostolat à l’île Maurice, à Madagascar et en France ; Jean-Marc Bertrand, en Algérie depuis quatorze ans (après l’océan Indien et La Réunion), et le plus ancien : Raymond Gonnet, arrivé en Algérie au milieu des années 1960. Nous attendons un confrère irlandais, mais l’obtention des visas pour l’Algérie est très difficile… Nous espérons quand même !

Notre nouveau confrère camerounais, le P. Cyrille Hervé Akamba, avec Mgr Davide Carraro, évêque d’Oran
Notre nouveau confrère camerounais, le P. Cyrille Hervé Akamba, avec Mgr Davide Carraro, évêque d’Oran

Raymond Gonnet, de Mascara à Béni Abbès

Oui, Raymond Gonnet (83 ans) est notre aîné et notre « mentor » ! L’année passée, deux jours de rencontres et de célébrations ont fêté les trente ans du centre qu’il a créé dans la ville de Mascara (diocèse d’Oran). Car après ses débuts dans l’œuvre éducative de Misserghin, près d’Oran, après plus de dix ans de travail dans le milieu associatif au service des enfants abandonnés et handicapés à Oran, et après un court passage à Sidi Bel Abbès, c’est à Mascara que, au début des années 1990, alors que le pays sombrait dans le terrorisme, Raymond a ouvert, sur le lieu où il y avait déjà une chapelle, un centre de bibliothèque et d’activités de formation féminine, centre baptisé « Espoir » ! La presse algérienne, en octobre dernier, avait salué sa présence de trente ans au service de la rencontre entre chrétiens et musulmans à travers la vie quotidienne, l’aide aux pauvres, les activités du centre, les relations fraternelles avec les voisins, avec des sages musulmans…

Célébration des 30 ans du centre de Mascara (bibliothèque, activités pour les femmes et les enfants, conférences) dans l’esprit de la rencontre
Célébration des 30 ans du centre de Mascara (bibliothèque, activités pour les femmes et les enfants, conférences) dans l’esprit de la rencontre

Mais, loin de se reposer sur ses lauriers, Raymond, après discernement personnel et communautaire, s’est porté volontaire il y a deux ans pour quitter Mascara et aller loin dans le sud algérien, à mille kilomètres, pour assurer la relève de trois Frères de Foucauld devenus trop âgés et fatigués, dans le village de Béni Abbès. C’est là que Charles de Foucauld avait séjourné et construit la chapelle qui est toujours là. Pour Raymond, répondre à cet appel, c’était accepter de « faire toute chose nouvelle », d’aller là où l’Église trouve difficilement des ouvriers pour la mission.

L’apostolat de Raymond est basé sur l’accueil de très nombreux touristes, selon les mois et le rythme des vacances : Algériens d’Algérie, Algériens vivant à l’étranger, touristes étrangers, pèlerins chrétiens. En famille ou en bus de circuits touristiques, ils sont accueillis par Raymond qui, avec deux autres religieux non spiritains, parle, écoute… et parfois le touriste s’avère être un chercheur de Dieu, parfois aussi un pèlerin chrétien. Car il est possible de venir y faire des retraites !

Sidi Bel Abbès : une paroisse d’étudiants subsahariens

Les quatre autres confrères sont basés à Sidi Bel Abbès qui, comme beaucoup d’autres villes d’Algérie, possède une université bien développée : environ 25 000 étudiants (presque 10 % de la population !), dont environ 220 étudiants étrangers subsahariens. C’est parmi ces étudiants subsahariens, provenant de plus en plus de pays anglophones, que se trouvent « nos » paroissiens : une trentaine cette année, majoritairement du Zimbabwe, d’Ouganda, du Burundi, de RDC, etc. Quelques-uns sont catholiques, mais beaucoup de ces chrétiens proviennent de différentes Églises protestantes ou évangéliques, et tous se retrouvent dans notre paroisse catholique. Eux et nous, nous vivons l’œcuménisme.

Notre confrère nigérian, le P. Henry Chimezie Osuji, est le curé de notre paroisse de Sidi Bel Abbès et assure aussi la responsabilité de la pastorale des étudiants dans le diocèse d’Oran. Cet apostolat nous paraît important : d’une part pour son aspect œcuménique, et d’autre part pour la tâche d’accompagnement chrétien de ces jeunes de 20 à 26 ans, loin de chez eux, et cela dans un contexte algérien bien différent de celui de leur pays d’origine. Par exemple, ils sont surpris de voir qu’ici, la mixité islamo-chrétienne au sein d’une famille n’existe pour ainsi dire pas. Parfois, ils ne se sentent pas très bien vus par la population, mais, plus fort que ce désagrément, il y a des amitiés qui se vivent, et tant mieux ! En plus de la prière et de la messe hebdomadaires du vendredi après-midi (c’est le week-end ici), des rassemblements diocésains leur sont proposés au cours de l’année et surtout pendant l’été. Notre confrère Henry y est très actif.

Noël 2025 à Sidi Bel Abbès
Noël 2025 à Sidi Bel Abbès

Un centre ouvert aux enfants, aux jeunes et aux femmes

Le Frère Michel Crestin, arrivé en Algérie à 62 ans (après l’île Maurice, Madagascar et la France), se dévoue avec énergie à la vie de notre centre, spécialement en donnant des cours de français pour adultes et en apportant son expérience éducative et sportive dans nos activités récréatives avec les enfants. Car si nous organisons des séances de soutien scolaire, spécialement pour l’aide à l’apprentissage du français et de l’anglais, nous essayons aussi de proposer d’autres activités éducatives et ludiques pour les enfants. Michel, grand sportif, continue ses tours de vélo et autres longs footings : occasion de rencontrer d’une autre manière les gens de Sidi Bel Abbès.

Nous continuons aussi à organiser des « cafés littéraires » et des « groupes de discussion » en anglais et en français pour les adultes, surtout pour les jeunes adultes (universitaires, en formation ou dans la vie professionnelle). Henry accompagne cet « English club », Michel le café littéraire français : des rencontres intéressantes qui permettent aux Algériens de se retrouver dans ces lieux d’ouverture culturelle appréciés. Offrir des espaces d’ouverture culturelle est l’une de nos motivations pour proposer certaines activités dans ce pays qui en a tant besoin !

Jean-Marc Bertrand s’occupe de gérer le « centre bibliothèque » : organisation des séances de soutien scolaire pour enfants, cours pour adultes et quelques activités culturelles. Il assure également quelques cours de soutien scolaire en français. Pour cela, six jeunes enseignants algériens musulmans de la ville collaborent avec nous, et nous nous efforçons de vivre des relations de complémentarité dans cette tâche d’enseignement, tout en promouvant un vivre-ensemble fraternel.

Nous avons avec nous deux religieuses salésiennes (Josita, indienne, et Bernadette, malgache), avec qui nous partageons les deux prières quotidiennes, et qui gèrent et organisent les activités avec les femmes. Avec la collaboration de monitrices algériennes musulmanes de la ville, elles organisent des formations (couture et autres) et accueillent également des femmes pour des temps d’écoute.

Exposition des réalisations des femmes (couture, macramé, broderie, perlage), Sidi Bel Abbès
Exposition des réalisations des femmes (couture, macramé, broderie, perlage), Sidi Bel Abbès

Le P. Cyrille Hervé Akamba, qui nous a rejoints début 2026, vient de commencer à Alger, à 500 km à l’est de Sidi Bel Abbès, un parcours de neuf mois d’apprentissage de l’arabe dialectal algérien. Les quelques mois déjà passés en Algérie lui ont permis de commencer à faire connaissance avec la vie du pays et de l’Église : des réalités bien particulières qui nécessitent pas mal d’adaptations et de « déplacements » ; mais cela fait partie de notre vie de missionnaires !

Une Église de migrants, d’étudiants et de détenus

Les permanents de l’Église sont ici presque tous des religieux, religieuses, prêtres et consacrés étrangers, originaires des continents européen, africain et asiatique. Et les chrétiens sont majoritairement des étudiants subsahariens. Les « migrants » (dont un bon nombre sont chrétiens) sont de moins en moins nombreux, à cause de la précarité d’une part, mais aussi en raison de l’insécurité croissante dont ils sont parfois victimes. Bien sûr, les projets et les conditions de vie de ces personnes « migrantes » venues de pays subsahariens sont chaotiques, souvent marqués par la violence, l’exploitation, des morts dans les déserts ou dans la Méditerranée, mais animés par l’espoir d’une vie meilleure pour soi et pour aider sa famille au pays…

Rassemblement du diocèse d’Oran à la basilique de Santa Cruz
Rassemblement du diocèse d’Oran à la basilique de Santa Cruz

L’État algérien nous permet de visiter les chrétiens prisonniers. Cela nous permet d’accompagner quelques « migrants » détenus, dans ce milieu où ils doivent être courageux et patients, attestant aussi par nos visites de leur appartenance chrétienne : une autre manière de vivre un témoignage fort. Nos relations avec le personnel sont bonnes.

Rassemblement national des aumôniers et aumônières de prison
Rassemblement national des aumôniers et aumônières de prison

Le dialogue islamo-chrétien, au cœur de notre mission

Nous avons aussi des rencontres spécifiques pour le dialogue islamo-chrétien. Ce sont des moments d’échanges spirituels où nous nous écoutons les uns les autres : apprenant les uns des autres, nous respectant et accueillant les richesses spirituelles de chacun. Dans ces réunions, nous ne sommes pas très nombreux et cela ne se passe pas tous les jours ! Mais cela fonde aussi notre motivation d’apostolat ici en Algérie. Dans un monde où les différences religieuses sont parfois sources de divisions, de séparations, de conflits, d’instrumentalisation, ces petites réalités que nous vivons sont de petits signes qu’une autre logique est possible.

Rencontre islamo-chrétienne dans la chapelle de Sidi Bel Abbès
Rencontre islamo-chrétienne dans la chapelle de Sidi Bel Abbès

Notre présence en immersion dans ce pays de tradition musulmane est donc active. Les différentes activités que nous organisons se veulent au service de la population algérienne musulmane, spécialement des personnes qui ont du mal à trouver leur place (femmes, pauvres, etc.), au service de l’éducation et de l’ouverture à la diversité culturelle. Cela participe bien modestement au développement intégral de l’être humain. Nous essayons d’offrir aux gens des espaces de liberté et de confiance. Ces « œuvres » sont aussi des « moyens », des « instruments » pour être en relation avec la population, et elles permettent donc la rencontre. En Algérie, l’Église est l’Église de la rencontre et du service.

Nous avons aussi un rôle de témoignage en étant des croyants, des priants (prière des religieux et religieuses). Nous considérons ainsi notre vie religieuse communautaire comme vitale (engagement, signe et source) pour nous et pour notre apostolat. Nous participons aussi à l’accompagnement des étudiants chrétiens, des détenus chrétiens, des communautés chrétiennes dans la diversité de leurs composantes et dans l’œcuménisme.

Grande fresque de la chapelle de la maison diocésaine d’Alger, d’après l’icône des bienheureux martyrs d’Algérie
Grande fresque de la chapelle de la maison diocésaine d’Alger, d’après l’icône des bienheureux martyrs d’Algérie

Notre manière de vivre le dialogue interreligieux islamo-chrétien se réalise principalement par le dialogue de vie, par la collaboration entre nous et les Algériens musulmans, dans le travail commun et la vie associative ; mais aussi par des relations privilégiées avec des musulmans pour qui la rencontre, la connaissance mutuelle, le dialogue et le respect sont à promouvoir, pour vivifier une fraternité humaine dont notre monde a besoin et ainsi donner tort à ceux qui invoquent les religions comme sources d’opposition.

La clémentine, une invention spiritaine

Terminons ce tour d’horizon des spiritains en Algérie par un aspect agricole : en tant que spiritains, n’hésitons pas à être fiers d’être à l’origine de la « clémentine », créée au début du XXe siècle par le Frère Clément dans l’œuvre d’éducation et de formation de Misserghin, à 20 km d’Oran, là où Raymond Gonnet avait commencé son apostolat spiritain avec d’autres confrères dans les années 1960 (centre où les spiritains ne sont plus présents depuis sa nationalisation en 1975-1976).

Regard sur l’Algérie d’aujourd’hui

Autres aspects de la vie en Algérie : l’annonce de grands projets pour « booster » le pays qui, depuis 2002, vit globalement dans le calme et la sécurité pour les citoyens. Même si tout n’est pas facile, c’est un point important à souligner.

L’Algérie a traditionnellement une grande activité agricole : production de blé, d’olives, arbres fruitiers et maraîchage, mais aussi fabrication de machines agricoles. Dans le sud du pays, grâce aux nouvelles technologies permettant de puiser l’eau dans le sous-sol du désert, d’immenses exploitations agricoles et des zones d’élevage sont déjà en fonction, en vue d’une autosuffisance alimentaire.

L’industrie est aussi appelée à retrouver un nouveau souffle, par exemple dans l’électroménager, avec le souhait de pouvoir davantage exporter.

Beaucoup de nouveaux quartiers sortent de terre pour répondre à la très forte demande de logements dans une société comptant encore beaucoup de jeunes. Les besoins en eau (dans ce pays semi-aride), en gaz et en électricité sont immenses ; il n’est donc pas étonnant que l’Algérie multiplie la construction d’usines de dessalement d’eau de mer, et que les entreprises de fabrication de tuyaux, de canalisations et d’autres moyens d’acheminement de toutes sortes d’énergie soient florissantes. Les zones vouées à l’énergie solaire se multiplient. Entre les villes, les routes sont bonnes et, avec l’avantage d’être un grand pays producteur de gaz et de pétrole, le prix des carburants reste assez bas. L’importation de véhicules neufs est freinée et très limitée : depuis trois ans, ce sont presque uniquement des FIAT que l’on voit parmi les voitures neuves.

Grâce à la nationalisation de l’exploitation de ses sources d’énergie après son indépendance, surtout le gaz et le pétrole, l’Algérie gère elle-même la production et l’exportation, avec une tendance actuelle privilégiant l’Italie, qui prend un peu la place de la France. Avec l’énergie solaire, la production d’hydrogène « vert » est annoncée comme une future exportation rentable vers l’Italie, l’Autriche et l’Allemagne. Les exploitations de fer et de phosphate sont aussi un atout pour l’exportation. L’axe Algérie-Nigeria (chemin de fer, gazoduc) reste un projet encouragé et prometteur.

Une nouvelle étape pour la présence spiritaine

Officiellement, au niveau de la Congrégation, notre « groupe » est devenu « communauté » : nous ne sommes donc plus une « circonscription » avec un supérieur majeur, mais une communauté (sur deux lieux), placée plus directement encore sous la responsabilité du Supérieur général à Rome, le P. Alain Mayama, et de son Conseil, et particulièrement sous celle de notre responsable, le P. Marc Botzung.

P. Jean-Marc Bertrand, C.S.Sp.
Communauté spiritaine d’Algérie, Sidi Bel Abbès


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