Homélie du Père Louison Emerick Bissila Mbila, C.S.Sp., pour le 29ème dimanche du temps ordinaire, Année A – 18 octobre 2026

Homélie du Père Louison Emerick Bissila Mbila, C.S.Sp., pour le 29ème dimanche du temps ordinaire, Année A – 18 octobre 2026

Dieu n’est pas le rival de l’homme ; il peut faire de « César » un instrument de libération

Isaïe 45,1.4-6a ; Psaume 95 ; 1 Thessaloniciens 1,1-5b ; Matthieu 22,15-21.

Chers frères et sœurs,

1. Les textes de la liturgie eucharistique de ce dimanche nous offrent un enseignement profond sur notre vocation chrétienne dans le monde, notamment concernant notre rapport avec la vie politique, économique et sociale.

2. Dans l’Évangile, cet enseignement émerge de la confrontation de Jésus avec un groupe d’adversaires. Les pharisiens cherchaient à piéger Jésus par ses paroles. Pour ce faire, ils lui envoient une délégation composée de leurs disciples et des Hérodiens. Ces derniers étaient des Juifs partisans de la dynastie d’Hérode le Grand. Jésus étant Galiléen, il relevait de la juridiction d’Hérode Antipas. En dépêchant des Hérodiens, les pharisiens espéraient que la moindre gaffe politique de Jésus parviendrait aux oreilles d’Hérode, qui prendrait alors les mesures nécessaires auprès des Romains qui l’avaient installé au pouvoir.

3. Le message des pharisiens à Jésus commence par une description de sa personne : « Maître, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens. » Il est hautement significatif de voir vos adversaires reconnaître vos qualités morales et spirituelles. Ce qu’ils disent de Jésus est vrai, mais ce sont ceux qui le disent qui sont faux.

Ce qu’ils disent est vrai, comme en attestent tous les Évangiles. Par exemple, le pharisien Nicodème déclare : « Rabbi, dit-il, nous le savons, tu viens de la part de Dieu comme un Maître : personne ne peut faire les signes que tu fais, si Dieu n’est pas avec lui » (Jn 3,2). Que Jésus ne se laisse influencer par personne, pas même le roi, est prouvé lorsqu’il ose qualifier Hérode de renard devant des pharisiens : « Allez dire à ce renard : Voici que je chasse des démons et accomplis des guérisons aujourd’hui et demain, et le troisième jour je suis consommé » (Lc 13,32). Les pharisiens disent donc vrai.

Cependant, ils sont faux, car leur attitude envers Jésus ne correspond pas à ce qu’ils disent de lui. S’ils affirment que Jésus est toujours vrai et qu’il enseigne le vrai chemin de Dieu, pourquoi alors n’accueillent-ils pas son message et ne le suivent-ils pas ? Ils se condamnent eux-mêmes par leurs paroles. C’est pourquoi le Seigneur, connaissant leur perversité, les appelle hypocrites.

4. La question piège qu’ils posent à Jésus est de savoir s’il faut, oui ou non, payer l’impôt à César. Il s’agit d’un impôt annuel prélevé sur les adultes de 12 ou 14 ans jusqu’à 65 ans. Il avait été instauré en l’an 6 après Jésus-Christ, lorsque la Judée devint une province romaine. La plupart des Juifs n’appréciaient pas cet impôt, qui était un rappel amer de la colonisation. Les pharisiens avaient finement élaboré leur stratégie. En effet, si Jésus répondait par l’affirmative, il leur serait facile de le dépeindre comme un manque de patriotisme, encourageant la soumission à Rome. Or, beaucoup de ceux qui suivaient Jésus espéraient qu’il allait libérer Israël (cf. Lc 24,21). Et si Jésus répondait par la négative, on pourrait facilement l’accuser de fomenter une rébellion contre Rome.

5. Le Christ perçoit très bien tous les enjeux de la question ; il s’agit d’une véritable mise à l’épreuve ou tentation. C’est pourquoi il déclare : « Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? » Le verbe qu’il emploie est le même que celui utilisé pour le récit de la tentation de Jésus au désert après son baptême (Mt 4,1s). Les pharisiens jouent en quelque sorte le rôle de Satan, le tentateur, contre Jésus.

Jésus, le vainqueur des tentations de Satan, vaincra aussi celle-ci. Comment ? Il leur demande de lui fournir une pièce d’argent impériale, car c’est seulement avec cette monnaie qu’il fallait payer la taxe annuelle. Jésus a exercé son ministère public sous le règne de Tibère. À l’époque, sur la pièce de monnaie, il était écrit ceci : « Tiberius Caesar Divi Augusti Filius Augustus Pontifex Maximus » (« Tibère César, fils du divin Auguste, Auguste, grand pontife »). Pour les Juifs pieux, ces paroles étaient blasphématoires. Jésus, sachant cela et puisque l’impôt devait être payé avec cette monnaie, déclare alors à ses interrogateurs : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ».

Rendez à César ce qui est à César : en payant l’impôt à l’empereur, vous avez l’opportunité de lui remettre cette monnaie qui porte son effigie et des paroles que vous considérez blasphématoires. Symboliquement, on peut dire qu’il s’agit d’un geste par lequel on fait le choix de sa liberté en se débarrassant, ne serait-ce que momentanément, de ce qui rappelle la colonisation. La délégation est stupéfaite : « ils furent tout surpris », dit saint Matthieu (22,22). Et, à l’instar de Satan dans le récit des tentations, ils quittent Jésus.

6. Le Seigneur Jésus dit aussi qu’il faut rendre à Dieu ce qui est à Dieu. Cela signifie-t-il que l’Église doit se désintéresser des choses de ce monde, sous prétexte que ce sont des affaires de César ? Certains hommes politiques sont de cet avis. Pour eux, l’Église doit se contenter de prêcher sur les sept sacrements et laisser aux acteurs politiques et économiques les questions liées à l’organisation de la cité terrestre. Un célèbre homme politique africain, aujourd’hui décédé, aimait citer ce texte évangélique pour rappeler aux évêques et aux prêtres de son pays qu’ils ne devaient pas s’immiscer dans les affaires politiques du pays, soulignant que le Christ était formel : « Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu ». Faut-il suivre cette ligne de pensée ?

7. Allons maintenant à la première lecture. Isaïe nous présente le cas d’un roi païen, le Perse Cyrus qui, dans l’exercice de son pouvoir temporel, devient l’instrument de libération de Dieu en faveur de son peuple. Nous avons là un oracle prophétique en faveur d’un souverain étranger dont l’action de libération reflète celle de Dieu. Donc Dieu n’est pas le rival de l’homme. Dieu peut faire de « César » un instrument de libération. César peut devenir cet instrument en rendant à Dieu ce qui est à Dieu. Dans cette perspective, notre mission en tant que chrétiens, particulièrement ceux qui exercent des charges politiques, consiste à agir conformément au Dieu qui libère et sauve l’humanité de toutes les situations d’oppression.

8. Dans la deuxième lecture, saint Paul, en s’adressant aux Thessaloniciens, évoque leur foi active, leur charité qui se donne de la peine, et leur espérance qui tient bon. La manière dont nous exerçons nos responsabilités politiques, économiques ou sociales peut également devenir pour nous l’occasion de rendre compte de l’espérance qui nous habite, ou la marque d’une foi active et d’une charité qui se fait sacrifice pour les autres.

9. Donc, s’il faut bien faire la distinction entre ce qui est à César et ce qui est à Dieu, Jésus ne nous demande pas d’opposer César et Dieu. Seulement, quand César se prend pour Dieu, le disciple du Christ a l’obligation de lui rappeler qu’il « faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes » (Ac 5,29). Mais quand il agit pour le bien commun, dans la perspective du Royaume de Dieu, nous devons nous soumettre à lui et travailler avec lui.

Prions pour nos leaders dans la cité terrestre afin qu’ils deviennent des instruments du Dieu qui libère plutôt que des images du Pharaon qui opprime. Puissions-nous aussi, avec la force de l’Esprit Saint, agir conformément à notre mission de transformer ce monde dans la ligne du Royaume de Dieu. Amen.

Publié à l’origine sur SPIRITANS AFRICA AND ISLANDS sur Substack.