Prévenir les conflits interreligieux en Afrique ? Le rôle des responsables religieux et des associations interreligieuses

Prévenir les conflits interreligieux en Afrique ? Le rôle des responsables religieux et des associations interreligieuses

Par le P. Louison Emerick Bissila Mbila, C.S.Sp., aumônier de l’UA et chargé de liaison du SCEAM auprès de l’Union africaine · 24 mars 2026 · Publié initialement sur Substack

Introduction

L’histoire montre que certaines religions n’ont pas hésité à recourir à la violence physique contre des populations pacifiques pour imposer leurs croyances et leurs pratiques. Lorsque les autorités politiques ont cherché à contrôler les affaires religieuses, les responsables religieux se sont souvent retrouvés à participer à des conflits, parfois sanglants, ou à les attiser. On sait aussi que certaines doctrines et pratiques religieuses continuent de perpétuer la violence à travers le monde.

En même temps, les croyants de diverses confessions sont souvent sollicités par les pouvoirs publics et les organisations internationales pour aider à résoudre les conflits qui ensanglantent plusieurs pays africains. En Afrique, des associations interreligieuses s’efforcent de relever les défis de la société contemporaine. Rassemblant des hommes et des femmes de différentes traditions religieuses, ces associations condamnent la violence perpétrée contre autrui au nom de Dieu et plaident pour la réconciliation et la paix.

Si, dans certains cas, la religion semble faire partie du problème, dans d’autres elle semble faire partie de la solution. Face à cette « ambivalence du sacré »[1], quel rôle les responsables religieux et les associations interreligieuses sont-ils appelés à jouer pour que la religion penche davantage du côté de la solution, et devienne même une véritable force de progrès et de paix en Afrique ? C’est la question que nous voulons aborder dans cet article intitulé : « Prévenir les conflits interreligieux en Afrique ? Le rôle des responsables religieux et des associations interreligieuses ».

Cet article comporte quatre parties. Dans la première, nous clarifierons la terminologie afin de mieux définir ce que l’on entend par « conflits interreligieux ». Nous aborderons ensuite le rôle des responsables religieux, en traitant successivement de leur conversion personnelle (partie 2), de la démocratisation du dialogue interreligieux (partie 3) et de la coopération interreligieuse (partie 4). En conclusion, nous tirerons quelques implications pour les associations interreligieuses œuvrant pour la paix et le développement intégral de l’Afrique.

  1. Clarification des termes : qu’entend-on par « conflits interreligieux » ?

Avant tout, il est essentiel de s’accorder sur le sens de l’expression « conflits interreligieux ». Bien que cette expression soit couramment employée, il est crucial de distinguer les conflits religieux de la violence à motivation religieuse[2] . La violence à motivation religieuse ne se limite pas aux actes physiques ; elle englobe aussi les actes verbaux, comme les discours de haine et l’enseignement du mépris d’autrui. Cependant, tous les conflits religieux ne sont pas nécessairement violents.

Un conflit naît lorsque quelque chose est disputé. Pour qu’un conflit soit qualifié de religieux, la religion doit y être impliquée. On parle alors de conflit religieux, phénomène complexe impliquant des enjeux disputés comme l’idéologie, le territoire, le pouvoir ou un groupe particulier de personnes. Les conflits religieux existent au sein de chaque religion. Par exemple, les tensions entre traditionalistes et progressistes, ou entre catholiques dits de gauche et de droite, constituent des conflits religieux concrets au sein de l’Église catholique. Ces tensions peuvent parfois entraîner des pertes d’emploi, des sanctions ecclésiastiques, voire des excommunications. Le conflit interreligieux, en revanche, implique au moins deux religions qui se disputent un même enjeu. Pour qu’il soit qualifié comme tel, les conditions suivantes doivent être réunies :

1) Deux communautés religieuses ou plus sont impliquées ;

2) Un ou plusieurs enjeux sont disputés : idéologie, morale, pouvoir, territoire géographique, groupes humains, etc. ;

3) Des conditions favorables existent, qu’elles soient politiques, sociales, économiques, culturelles ou psychologiques ;

4) Deux religions ou plus sont impliquées.

À strictement parler, les conflits interreligieux sont inévitables. Les religions, cherchant à convertir et à sauver un groupe donné de personnes, par exemple dans une même ville, se trouvent en situation de conflit, puisqu’elles se disputent deux enjeux : le groupe de personnes en question et la ville elle-même. Chacune aspire à « gagner des âmes ». On ne peut le leur reprocher, car sans fidèles une religion ne peut survivre. Le véritable défi est de faire en sorte que les conflits impliquant plusieurs religions ne dégénèrent pas en violence à motivation religieuse. Ainsi, bien que cet article traite de la prévention des conflits interreligieux, il faut l’entendre comme un moyen de prévenir la violence motivée au nom de la religion entre croyants de confessions différentes. C’est pourquoi le titre comporte un point d’interrogation, qui remet en question l’idée même de prévenir les conflits interreligieux. Les conflits interreligieux ont existé, existent et continueront d’exister jusqu’à la fin des temps : « Rien de nouveau sous le soleil » (Qo 1,9), dirait le Prédicateur. Il est cependant possible de contrôler, d’atténuer, voire de prévenir la violence commise au nom de la religion ou de Dieu. Les responsables religieux et les organisations interreligieuses peuvent jouer un rôle important pour prévenir les atteintes à l’intégrité physique et morale des personnes en raison de leur adhésion à une croyance ou à une foi religieuse. Comment ? C’est ce que nous examinerons dans les paragraphes suivants.

Participants in the General Assembly of the African Union Interfaith Dialogue, Windhoek, Namibia, 6 November 2025.
Participants à l’Assemblée générale du Dialogue interreligieux de l’Union africaine, Windhoek (Namibie), 6 novembre 2025.
  1. La conversion personnelle du responsable religieux

L’essence du leadership est de guider les autres. Pourtant, nous connaissons la parole : « Un aveugle peut-il guider un autre aveugle ? Ne vont-ils pas tomber tous les deux dans un trou ? » (Lc 6,39). Un responsable doit donc d’abord être capable de voir, être un visionnaire, et sortir des ténèbres de l’esprit pour assumer pleinement son rôle. C’est ce qui constitue la vraie conversion, que la langue grecque appelle metanoia, c’est-à-dire une transformation radicale de l’esprit. Pour le responsable religieux, il s’agit d’accorder son esprit à la vision et à l’action de Dieu. Toute vraie conversion suppose de se détourner d’une certaine manière de voir et d’agir pour entrer dans un nouvel état d’esprit conforme à la volonté de Dieu, qui a conçu l’humanité comme une seule famille.

Dans le cas présent, le responsable religieux doit se détourner d’une vision dualiste de l’histoire ou des choses. Le dualisme consiste à soutenir que les maux du monde sont le fruit d’une puissance mauvaise indépendante de Dieu lui-même et capable de rivaliser avec lui. De ce dualisme métaphysique à l’identification effective d’une communauté religieuse particulière avec l’axe du mal, il n’y a qu’un pas. Les membres de cette communauté ne sont alors rien de plus et rien de moins qu’un « troupeau parqué pour les enfers et que la mort mène paître » (Ps 48,15), pour reprendre une formule du Psautier. Le dualisme fait de nous les victimes innocentes de leurs actions diaboliques ; ce sont eux les coupables. Par conséquent, lorsque nous haïssons, calomnions, attaquons ou assassinons ces agents du diable, nous sommes innocents, et ce sont eux les coupables. Tel est le syndrome de ce que Jonathan Sacks appelle le « mal altruiste »[3] , c’est-à-dire le mal entrepris pour une noble cause. Jésus de Nazareth avait déjà parlé de ce phénomène à ses disciples : « L’heure vient où tous ceux qui vous tueront s’imagineront qu’ils rendent un culte à Dieu » (Jn 16,2).

Tout responsable religieux doit rejeter le dualisme sous toutes ses formes et adopter l’état d’esprit et l’éthique du dialogue. Le vrai responsable religieux est un homme ou une femme de dialogue. Le dialogue, comme l’écrit Albert Guigui, grand rabbin de Bruxelles, est d’abord une attitude spirituelle :

C’est une spiritualité qui nous fait passer du rejet à l’accueil, du catalogage à la compréhension, du dénigrement de l’autre au respect, de la condamnation à la miséricorde, de l’isolement à l’harmonie, de la concurrence à la complémentarité, de l’antipathie à la rencontre et de l’hostilité à la fraternité.[4]

En adoptant la spiritualité du dialogue, les responsables religieux pourront contribuer à réduire, voire à éliminer, la violence à motivation religieuse. Le dialogue nous fait prendre conscience que nous ne sommes pas seuls dans nos rencontres avec les autres êtres humains et avec Dieu.

La spiritualité du dialogue encourage les responsables religieux à favoriser la rencontre avec d’autres responsables religieux. En effet, le dialogue implique toujours des personnes réelles, en chair et en os. La rencontre de l’autre, comme le dialogue, est toujours une expérience interpersonnelle. En réalité, ce ne sont pas les religions qui dialoguent, mais les croyants — des personnes libres, appartenant chacune à une tradition et à une histoire particulières. Lorsque les responsables religieux se parlent, dialoguent, prient ensemble et coopèrent pour le bien commun, ils envoient un message fort à leurs fidèles : si nous en sommes capables, vous pouvez faire de même !

  1. Démocratiser le dialogue interreligieux

Trop souvent, le dialogue interreligieux est perçu comme la chasse gardée des responsables religieux ou d’un cercle fermé d’experts. Or le dialogue ne doit pas devenir le domaine exclusif d’une élite. Il doit atteindre les fidèles et les sensibiliser. Imams, prêtres, pasteurs, évêques et rabbins — bref, les responsables religieux — participent à de nombreuses rencontres interreligieuses. Quels efforts font-ils pour en parler à leurs fidèles au sein de leurs communautés respectives ?

Si nous voulons vraiment affronter la menace de haine qui pèse sur nos peuples et sommes déterminés à vaincre la violence à motivation religieuse, nous devons soutenir le dialogue par une éducation continue et quotidienne des masses. Sans renoncer à notre propre identité religieuse, nous devons aider nos fidèles à acquérir une connaissance juste et objective des traditions religieuses des autres. Contrairement au programme laïciste qui cherche à bannir la religion de l’espace public, il importe que les responsables religieux travaillent avec les gouvernements et les parlementaires pour que, dès l’école — publique ou privée —, élèves et étudiants soient initiés aux traditions religieuses de leur pays et du monde, et apprennent à les respecter, voire à les apprécier pour la sagesse supplémentaire qu’elles apportent à l’humanité. Cela aidera à abattre les barrières entre les personnes et les nations, à favoriser les rencontres et les échanges, et à chercher ensemble des solutions aux problèmes qui minent la société.

  1. La coopération interreligieuse

Nous devons passer de la coexistence et de la tolérance à la coopération, c’est-à-dire au travail en commun. La simple coexistence ne suffit pas. Elle suppose qu’il n’y a pas d’interaction directe entre les différentes communautés religieuses présentes sur un même territoire. Il s’agit, tout simplement, d’une juxtaposition physique de communautés religieuses partageant le même espace.

La tolérance n’est pas non plus la solution. Elle suppose d’accepter l’autre à contrecœur. Comme le dit si justement Albert Guigui :

« Je le tolère » signifie : « J’ai décidé de lui permettre de vivre et d’être à mes côtés. » Les autres ne sont pas là pour être tolérés, mais pour être acceptés tels qu’ils sont, et pour avoir les mêmes droits que moi, sans distinction de race ni de religion.[5]

Un dialogue authentique doit conduire à la coopération entre membres de différentes traditions religieuses afin de relever les défis communs auxquels ils font face. Parmi les grands défis de l’Afrique figurent la paix et le développement durable. La contribution des responsables religieux et des organisations interreligieuses dans ces deux domaines est essentielle.

Le paysage africain se caractérise aujourd’hui par plusieurs réseaux interreligieux. L’un des grands problèmes de ces réseaux est qu’ils sont marqués par une sorte de « pollution verbale » : on y parle beaucoup, on y fait des discours et des prières, mais très peu d’actions concrètes. Pour relever les défis de notre temps, une méthodologie interreligieuse orientée vers des résultats tangibles est urgente. Un moyen efficace de prévenir les conflits violents est de trouver des solutions aux conflits en cours qui ravagent l’Afrique. Les responsables religieux et les organisations interreligieuses ne peuvent, à eux seuls, prévenir les conflits qui touchent notre continent. Ils ont besoin de l’expertise de ceux qui travaillent dans les domaines du maintien de la paix et de la sécurité. Ils doivent rester en contact permanent avec les acteurs politiques, économiques, militaires et diplomatiques de leur pays et de tout le continent. Il est vital que les organisations interreligieuses mettent sur pied une task force qui servirait d’organe d’analyse et de médiation. Cette task force s’emploierait à identifier les conflits potentiels, à comprendre ceux qui sont en cours et à proposer des solutions concrètes pour les résoudre.

Enfin, de nombreux conflits meurtriers à connotation religieuse découlent du sous-développement et de la pauvreté. « Le développement est le nouveau nom de la paix », disait le pape saint Paul VI. Les responsables religieux ne doivent pas se contenter d’organiser des collectes de fonds pour construire leurs lieux de culte ou soutenir le fonctionnement de leurs communautés religieuses. Ils apporteront une contribution durable à la paix en travaillant ensemble pour aider leurs frères et sœurs à trouver des solutions concrètes au problème du développement humain intégral. Lorsque les confessions religieuses collaborent pour construire des hôpitaux afin de soigner les malades de leurs communautés, le dialogue interreligieux portera des fruits en abondance. Lorsque les communautés religieuses mettent leurs efforts en commun pour assurer une éducation gratuite, soutenir des coopératives agricoles ou aider les jeunes à sortir de l’alcoolisme et de la toxicomanie, le sens du dialogue interreligieux sera mieux compris. Ainsi, les tensions malsaines céderont la place à la philadelphia, c’est-à-dire l’amour du frère et de la sœur, quelle que soit leur religion ou leur culture.

Conclusion

Tant qu’il y aura des hommes et des religions sur la terre, il y aura des conflits interreligieux. Cela ne signifie pas pour autant qu’ils doivent être meurtriers ou violents. Tout dépend des choix faits par les membres des différentes traditions religieuses. Ils peuvent opter pour la coexistence dans l’ignorance mutuelle, peut-être avec un peu de tolérance, ou choisir la voie du dialogue. Les responsables religieux et les organisations interreligieuses portent une immense responsabilité pour la paix et l’harmonie en Afrique et dans le monde. Ils ne deviendront de vrais artisans de paix que s’ils se détournent du dualisme qui voit dans l’autre, qui croit autrement, l’incarnation du diable. La spiritualité de la rencontre qui ouvre la voie au dialogue, l’éducation des masses à la culture du dialogue et la coopération interreligieuse sont des chemins essentiels pour prévenir la violence à motivation religieuse et construire une paix durable.

Les associations interreligieuses sont une bénédiction pour le monde en général et pour l’Afrique en particulier. En rassemblant des responsables de diverses traditions religieuses et spirituelles, elles montrent que l’espérance n’est pas un mirage et que le terrorisme qui prétend agir au nom de la religion est une véritable corruption morale et religieuse fondée sur le mensonge. Certes, ces associations ne disposent pas d’une armée dotée des dernières avancées technologiques pour « imposer » la paix par la force ; on pourra toujours critiquer leur incapacité à maîtriser toutes les formes de violence commises au nom de Dieu. Il est cependant indéniable que les contacts interpersonnels qu’elles établissent entre des responsables qui, autrement, exerceraient leur ministère religieux dans l’ignorance mutuelle, voire le mépris, prouvent qu’avec Dieu nous pouvons ensemble bâtir une civilisation de l’amour.

Comme le disait la devise de feu la compagnie aérienne Air Afrique, « un peu plus chaquejour », les associations interreligieuses doivent viser toujours plus de progrès. Dans ce grand carrefour de réseaux interreligieux qu’est devenue notre époque, elles doivent se distinguer par une démarche axée sur des résultats concrets.

Le Soudan est actuellement plongé dans une guerre fratricide, largement ignorée par la soi-disant communauté internationale. Depuis trois décennies, la République démocratique du Congo est le théâtre, dans sa partie orientale, d’un holocauste oublié, face au silence complice des grandes puissances. En Libye, des Africains subsahariens sont vendus comme esclaves en plein jour, au XXIe siècle ! Les pays du Sahel vivent un cauchemar quotidien causé par des fanatiques et des militants qui prétendent agir au nom de la religion et qui, pour cette raison même, n’hésitent pas à tuer musulmans, chrétiens et adeptes des religions traditionnelles au nom de Dieu. Cette liste pourrait s’allonger indéfiniment. N’est-ce pas pour aider le continent à marcher sur le chemin de la paix et du développement durable que les organisations interreligieuses existent ? Plus que jamais, il est temps pour elles de retrousser leurs manches et de mobiliser toutes leurs ressources intellectuelles, spirituelles et matérielles pour la cause de l’Afrique et de tous nos frères et sœurs en humanité. Elles doivent s’engager dans une diplomatie active pour la paix et le développement humain intégral afin de bâtir l’Afrique que nous voulons, conformément à l’Agenda 2063 : « une Afrique intégrée, prospère et pacifique, dirigée par ses propres citoyens et représentant une force dynamique sur la scène mondiale ».


[1] R. Scott Appleby, The Ambivalence of the Sacred: Religion, Violence, and Reconciliation, New York: Rowman & Littlefield Publishers, 2000.

[2] Wendy Mayer, “Religious Conflict: Definitions, Problems and Theoretical Approaches”, in Wendy Mayer and Bronwen Neil (eds), Religious Conflict from Early Christianity to the Rise of Islam, Berlin/Boston, Walter de Gruyter GmbH, 2013, pp. 1–5.

[3] Jonathan Sacks, “The Stories We Tell”, in Richard A. Burridge and Jonathan Sacks (eds), Confronting Religious Violence. A Counternarrative, Waco, Baylor University Press, 2018, pp. 31–32.

[4] Albert Guigui, Le judaïsme vécu et mémoire, Brussels, Racine, 2004, p. 207.

[5] Albert Guigui, Le judaïsme vécu et mémoire, p. 211.

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